Messieurs,
Ce n'est que récemment que nous avons reçu l'erroné, fallacieux et trompeur dossier "Guacimal S.A. in Haiti" que vous semblez envoyer systématiquement à tous ceux qui s'inquiètent légitimement des conditions de préparation de votre matière première en Haïti. Sidérés encore une fois, devant un tel amas de mensonges grossiers et délibérés, nous qui travaillons à Guacimal S.A., nous empressons donc d'y répondre dans l'espoir d'une rectification, comme dans le passé où vous aviez déjà affirmé avoir rencontré notre syndicat, ce que nous vous avions démenti, comme vous avez été forcés de le reconnaître.
1. Ce dossier, dès le départ, entretient une confusion voulue particulièrement insidieuse en faisant l'amalgame entre nos deux syndicats. En effet, les oranges dont vous utilisez l'huile, sont d'abord cueillies avant d'être coupées, ceci dans deux lieux totalement différents.
• Pourtant, dans votre scintillante production, pas une image, ni même mention de cette grande plantation couvrant plusieurs centaines d'hectares où plusieurs centaines de nous travaillons dans les pires conditions de servitude ! Pas une image ni mention des trois cent familles squelettiques qui travaillent à cette production !
• Pourtant c'est bien là qu'un syndicat, le Syndicat des Ouvriers de Guacimal St Raphaël a été mis sur pied dès octobre de l'année passée, 2000, et que vos associés haïtiens, les frères Zéphir, connus et reconnus pour leur gestion esclavagiste de main d'oeuvre, ont oeuvré pendant de nombreux mois (jusqu'au changement du gouvernement à la suite de l'installation de celui de M. Aristide, en février 2001) à s'entendre avec la Ministre des Affaires Sociales d'alors, Mme Flambert, pour qu'elle refuse de lui fournir la reconnaissance légale qui lui était due.
• C'est en cette plantation qu'une grève de trois mois avait pratiquement paralysé la production et que vos agents, après avoir envoyé un émissaire de ce ministère dans leur voiture privée et avec leur chauffeur, pour tenter, en vain, de briser cette grève, avaient finalement eu recours au maire « chimérique » de cette bourgade, pour qu'il la fasse cesser, illégalement et avec violence.
• C'est encore là que les nervis de vos agents, « watchmen » et contrôleur, ont blessé nos syndiqués à l'arme blanche, dans l'espoir de nous forcer à baisser les bras.
• Enfin, eh oui, messieurs, c'est bien là que, pas plus tard que le mois dernier, voyant la déroute de vos démarches (nous avions enfin obtenu cette fameuse reconnaissance légale !), vous n'avez pas hésité à faire illégalement arrêter la quasi intégralité de notre comité exécutif sans aucun mandat, sous le fallacieux prétexte de vol domestique ! Et que nous avons du passer près d'une semaine en prison, arbitrairement.
Après tout cela, vous osez affirmer, messieurs, que les ouvriers syndiqués de Guacimal n'ont jamais subi d'harcèlement moral ou d'intimidation (p. 5 de votre document)!! Que « quelques excès » sont « inhérents » à la situation en Haïti, mais sans « aucune relation » avec Guacimal ! Nous comprenons fort bien : il ne peut que s'agir du même esprit qui animait les colons de St. Domingue qui affirmaient effrontément aimer et aider leurs esclaves… !
N'est-ce pas ce qui explique, d'ailleurs, la colère blanche de votre représentant M. Morineau, récemment, quand un de nos représentants, voyant que M. Morineau se refusait à se prononcer sur la disparité criante des salaires que votre compagnie juge appropriée par rapport à ceux d'autre pays, sa blanche colère, disions-nous, quand nous lui proposions que peut-être que cette disparité qu'il jugeait « normale » relevait de sa conception de la division internationale du travail…
2. Venons-en donc à l'usine de traitement de Guacimal Madeline. Le pire, dans votre rapport est que les mensonges de votre document sont visibles, démentis par les photos elles-mêmes : vous affirmez en effet fournir gants et bottes à tous vos employés; pourtant ceux-ci ne paraissent dans aucune de VOS prises de vue ! Mieux, on constate les préposés à l'évacuation des déchets soulevant leurs pelletés sans cache-nez ! On s'imagine l'odeur.
• Ce n'est pourtant là que la surface visible de l'iceberg. Si nos salaires étaient aussi confortables que vous le dites, messieurs, comment est-il donc possible que, depuis la fin de la saison (en mars 2001, non pas le 31 janvier, comme vous l'affirmez faussement, encore une fois), nous ayons à mener cette lutte acharnée avec vos agents, les Zéphir, pour qu'il puisse nous accorder le prêt traditionnel d'intersaison, un prêt de US $50 ! Que M. Nonce Zéphir trouve à déclarer que ce prêt insignifiant devra être, pour la première fois, signé devant notaire alors que jamais, au grand jamais, aucun employé de Guacimal S.A.n'a jamais manqué à ses remboursements ? Que nous n'en avons nullement la possibilité, non plus, puisque les remboursements sont directement prélevés de nos salaires. Que cette mesure n'a été prise, mais oui, qu'à la mise sur pied de notre syndicat ! Enfin, que M. Daniel Zéphir, frère et associé de Nonce mais qui s'est toujours déclaré extérieur aux affaires de Guacimal S.A., a trouvé moyen, il y a quelques semaines de cela, d'ouvrir sa chemise devant nous, dans ses locaux administratifs de la rue 8, en se déclarant prêt à battre le Coordonnateur Adjoint de notre Syndicat et en vociférant « foutez-vous dehors, chiens ! » !!! ?? Tout cela, autour de notre malheureux emprunt de $US 50, ou 300 francs !!!
• Les salaires eux-mêmes. Sachez, messieurs, que les tromperies de votre langage ne passent pas. Vous affirmez (avec une petite parenthèse…) que nous touchions 146.32 gourdes par jour. OH, HONTE ! Notre syndicat arrive avec peine à croire à un si gros mensonge. Quand nous avançons vers la parenthèse « pour 8 heures de travail », nous commençons alors, peut-être, à mieux comprendre. Puisque nous touchons à la tâche, selon le nombre de caisses d'oranges reçues, et que vous-mêmes affirmez que nous ne travaillons souvent que 4 heures par jour, alors faudra-t-il, déjà réduire ce chiffre de moitié… Nous en sommes donc a 73.16 gourdes par jour. Et même là encore !! Il ne s'agit que des salaires possibles pour les plus rapides d'entre-nous. La majorité n'a jamais vu de telles sommes. Pis : ces salaires sont purement occasionnels. Nombreux sont les jours où nous rentrons chez nous avec qu'une pitance de 20 gourdes.
Vous le savez fort bien, 8 heures de travail au rythme effréné où nous oeuvrons est signature de mort. D'ailleurs, nous pouvons le prouver, chaque année un membre de notre équipe meurt, non pas à votre usine, bien entendu, mais en rentrant chez lui du travail. Cela n'est pas votre préoccupation. « Comme dans toute compagnie, les accidents de travail résultent généralement d'erreurs humaines. A Guacimal, les accidents prennent généralement la forme de coupures aux doigts, en coupant les oranges ». Nous regrettons beaucoup que vous n'ayez pas montré la photo de ce vieux monsieur affecté au charriage des oranges dans le bassin d'eau froide, tout bleu de froid en plein mois de décembre, du fait de se tenir durant des heures dans cette eau glacée…
Après huit heures de travail à la coupe de ces oranges, nous crachons parfois du sang à notre retour chez nous ! Que représentent 73.16 gourdes, moins de $US 3, 18 francs ! (et en réalité bien moins - en fait 50 gourdes, $US 2.00, 12 francs - pour la majorité d'entre-nous) pour un travail aussi extrême ?
• Vous nous avez imposé un ajustement de 1.25 gourdes au début de cette saison, passant donc de 2.75 gourdes à 4.00 gourdes par caisse. Nous revendiquions combien ?Vous n'en soufflez pas mot. Etions-nous d'accord ? Vous osez l'affirmer et nous nous trouvons prosternés devant une telle outrecuidance. Le Ministère des Affaires Sociales et la fédération Intersyndicale Premier Mai Batay Ouvriye sont témoins que notre revendication était pour un ajustement salarial de 17.25 gourdes, soit 20 gourdes par caisse!! Comment aurions-nous pu accepter une telle dévaluation ? Où donc se trouve notre signature à cet accord que vous avancez à a la page 12 de votre document ?
Il demeure que les salaires ajustés que vous avancez sont encore une fois fallacieux parce que vous n'offrez pas l'élément d'information indispensable à savoir que, depuis cet ajustement, nous avons à peine travaillé, par cause de la grève à St. Raphaël. Ainsi ces fameuses 213 gourdes, encore une fois à réduire de moitié, soit 106.5 gourdes, ont été réalisées par les plus performantes d'entre-nous, une ou deux fois cette année. Vu qu'il s'agit là de 4 dollars américains, soit 24 francs, nous ne voyons vraiment pas de quoi Cointreau semble s'enorgueillir.
• Vous vous flattez, semble-t-il, messieurs, d'être « très clairement au-dessus de la législation sociale pour les conditions de travail en Haïti ». Pourtant, d'un côté, ceci est parfaitement faux, comme les luttes de tous les travailleurs employés chez les frères Zéphir l'indiquent. M. Morineau a visité les installations à Madeline (sans même prendre la peine de nous saluer), il a du se tenir dans un petit coin de l'usine pour ne pas trébucher sur les nombreux débris encombrant le sol. Il a constaté l'état des douches ; cette année, il n'y a eu qu'une latrine d'installée, en tout et pour toute amélioration des conditions de travail… Vous savez, de plus, que même les jours fériés que nous percevions antérieurement ont été éliminés par la direction depuis la mise sur pied de notre syndicat. Nos conditions de travail sont exécrables, la cour de l'usine de Madeline n'a ni ombre, ni banc, et il est complètement faux de dire que nous apprécions tant ces conditions que nous y restons après les heures de travail ou en temps libre. Nous sollicitons, de ce fait, la visite d'une équipe indépendante d'évaluation pour confirmer nos dires.
3. Ces conditions sont encore plus infra-humaines à la plantation de Guacimal, St Raphaël, où les travailleurs n'ont aucune sorte de toilette, douche, eau potable, soins médicaux ou autre exigence de notre législation sociale. Mais encore, comme nous le disions à vos représentants ici : est-il possible que la compagnie Cointreau, cette fameuse compagnie de liqueur, se complaise à comparer son traitement des employés au plus petit moulin à sucre national? Ne serait-il pas normal de s'attendre d'une telle compagnie qu'elle offre à ses ouvriers les soins de santé les plus développés possible, l'éducation de leurs enfants, logement, pension… ?
4. Nous savons que Cointreau s'exclamera qu'elle n'est qu' « actionnaire minoritaire ». Pourtant : quand une compagnie se trouve être l'unique débouché commercial d'une autre, elle est bel et bien en position de force totale concernant les conditions dans lesquelles se déroulent cette production. Et sa déplorable défense récente de Guacimal S.A. la condamne.
Pour le Syndicat des Ouvriers de Guacimal Madeline :
Elimène Micheline Toussaint, secrétaire
Pour le Syndicat des Ouvriers de Guacimal St. Raphaël :
Sintès Estime, secrétaire