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26 Juin 2002

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Guacimal: Carte blanche pour la répression?

Le 25 juin de nombreuses organisations et institutions, dont Batay Ouvriye, Coalition nationale pour les droits des Haïtiens (NCHR), Fondasyon Eko Vwa Jean Dominique, PAPDA, Plate-forme des organisations haïtiennes des droits humains(POHDH), Radio Atlantique, Haïti-Progrès, etc. ont donné conjointement, au local de la NCHR, une conférence de presse, dans le but de dénoncer la détention illégale et prolongée des neuf paysans arrêtés lors des événements à Guacimal, le 27 mai dernier, et exiger leur élargissement sans délai et sans condition. Rappelons que lors de ces événements, des individus armés, aidés de certaines autorités locales, dont un Asec et un Casec, étaient brutalement intervenus pour réprimer un mouvement de protestation organisé par un groupe de paysans travaillant dans les champs d'orangers de la compagnie Guacimal S.A, pour réclamer de meilleures conditions de travail. Suite à cette lâche agression deux paysans avaient été tués et enterrés sur place par leurs bourreaux, et onze personnes arrêtées, dont les deux journalistes, Allan Deshommes (Radio Atlantique) et Darwin St-Julien (Haïti-Progrès). Parmi ces «otages» du gouvernement figuraient également des membres de l'organisation syndicale Batay Ouvriye, qui apportaient leur solidarité aux paysans de Guacimal. Les autorités Lavalas avaient fini par libérer les deux journalistes le 8 juin, suite aux nombreuses pressions exercées par des organisations de défense de droits humains et des journalistes, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays; et sans doute pour faire diminuer les protestations et continuer à maintenir en prison les neuf paysans et paysannes.

Intervenant au cours de cette conférence de presse, le secrétaire général de la Plate-forme Plaidoyer pour un développement alternatif (PAPDAS) a fait état des diverses violations dont sont victimes les paysans incarcérés au Pénitencier national et au Fort national et les résultats de l'enquête de la NCHR sur les événements de Guacimal, et a réclamé au nom des autres organisations la libération immédiate et sans condition des prisonniers dans le cadre de leur droit constitutionnel. «L'arrestation et la détention de ces paysans constituent un acte arbitraire et illégal qui viole la Constitution du pays et les conventions internationales signées et ratifiées par l'Etat haïtien. Il est temps que l'Etat haïtien cesse de fouler aux pieds les droits des travailleurs», a déclaré Camille Charlmers. Gérard Germain, de l'Inter-syndical Travay Ouvriye/Premye Me a dénoncé le fait que les paysans gardés en prison ne soient pas jusqu'à présent déférés devant le tribunal. Les vrais assaillants, comme il l'a rappelé, ceux qui ont attaqué les paysans, restent libres comme le vent. Il a en outre indiqué qu'«après l'attaque que nous avions subi à Guacimal le 27 mai, les forces réactionnaires ont incendié les maisons de quelques membres du syndicat, et ils ont l'intention d'intensifier leurs actions. La justice pourrie, aux ordres de l'Exécutif, tente de décerner des mandats contre plusieurs de nos camarades et la police entreprend des va-et-vient chez plusieurs de nos membres. Dix-neuf d'entre eux sont en effet en fuite pour éviter de se faire arrêter». Il a aussi bien dénoncé les manoeuvres du gouvernement Lavalas qui visent à déjouer les initiatives des masses paysannes au profit des intérêts des grands dons. «Nous, de l'International syndical Premye Me/Batay Ouvriye, dénonçons la répression et la terreur exercées par le régime en place contre nos travailleurs. Nous dénonçons également le rôle du régime Lavalas, qui consiste à piétiner les droits des travailleurs, tout en favorisant les bourgeois et les grands dons (...) Nous exigeons la libération de tous les camarades en prison, sans condition. Nous nous battrons pour avoir des réparations et pour que les vrais bourreaux puissent être punis.»

Pour sa part, Vilès Alizar de la NCHRA, évoquant l'article 27 de la Constitution a insisté sur le caractère arbitraire des arrestations et des incarcérations. Il a indiqué que les paysans avaient été transférés à Port-au-Prince sans ordre de transfert légal et n'avaient même pas été présentés devant un juge et ceci, a-t-il ajouté, au mépris des prérogatives des autorités judiciaires locales. «En dépit des discours en faveur de la démocratie que tiennent les tenants du pouvoir, ils agissent cependant en dehors des normes démocratiques dans le cadre de ce dossier» a-t-il précisé. Un responsable de la Plate-forme des organisations haïtiennes des droits humains, Eliphète St.Pierre, suite à une visite, qu'il a dit avoir effectué au Pénitencier national le 24 juin, a décrit les conditions difficiles dans lesquelles sont détenus les paysans et l'état inquiétant de leur santé. Selon lui, Yvon Louis Jeune et Destiné Désir, souffrant respectivement de troubles cardiaques et d'une forte fièvre, nécessitent l'intervention urgente des médecins. Il a également évoqué le cas de Tusson Alexandre qui souffre constamment de terribles douleurs aux pieds. «Y auraient-ils des gens bénéficiant de la faveur des autorités, qui seraient au-dessus de la loi, et d'autres qui ne peuvent même pas présenter leurs justes revendications?», s'est-il demandé tout en indiquant que son organisation était sur le point de mener une action auprès de l'Office de protection du citoyen (ODC) en faveur des travailleurs incarcérés. À remarquer que lorsque les régimes Lavalas emprisonnent les anciens barons et tortionnaires du régime des Duvalier, ces derniers ont droit à tous les égards et bénéficient même d'une cellule privée, comme pourraient en témoigner l'ex-général président Prosper Avril de m^me que l'ex-beau-père du dictateur Jean-Claude Duvalier. Comme nous l'avions mentionné précédemment, Ernst Bennett a même bénéficié récemment d'une invitation pour une interview en première page du journal gouvernemental L'Union (8-05-02).

Le journaliste de Haïti-Progrès, Darwin St Julien, qui n'a toujours pas recouvert la vue à l'oeil droit, suite aux coups reçus lors des événements de Guacimal, a de son côté dénoncé catégoriquement la campagne de désinformation menée par les médias d'Etat ­ la Télévision nationale (TNH) et le journal l'Union ­ sous la baguette du secrétaire d'Etat à la Communication Mario Dupuy, qui avait qualifié cyniquement de «terroristes et de bandits lourdement armés» les paysans que ses sbires venaient justement de torturer. Darwin St-Julien a posé la question, à savoir pourquoi l'équipe de reportage de la TNH, qui s'était rendue à Saint-Raphaël, n'avait pas diffusé les images de ces «armes de guerre»? Ainsi, pour démasquer les discours mensongers des autorités, St-Julien a fait jouer à l'attention de la presse une bande magnétique enregistrée lors des événements de Guacimal. Il a fait part à son tour des conditions inhumaines de détention dans lesquelles il a été maintenu pendant ces treize jours au Pénitencier national. «C'est une véritable bataille qu'on doit engager pour arriver à se nourrir dans la prison, on doit dormir à même le sol», a-t-il dit, réclamant en même temps l'intervention de tous les secteurs du pays pour obtenir la libération des paysans encore dans les griffes des geôliers du régime Lavalas.

Comme on peut le constater, les autorités Lavalas ont désormais recours à toutes sortes de procédés illégaux et arbitraires pour arriver à obtenir l'appui des grands dons avec la répression «exemplaire» perpétrée à Guacimal, et aussi l'aval de la bourgeoisie avec la dépossession des paysans pour lui offrir des terres pour les zones franches. Elles ne s'arrêtent pas là, puisqu'elles ne font point cas de l'illégalité flagrante que constitue l'incarcération sans aucune inculpation ces simples ouvriers agricoles, qui réclament justement leurs droits.

Pour finir on notera que la communauté internationale ne s'est point donné la peine suivant son habitude en d'autres circonstances, de condamner ces graves violations des droits humains. De même que la Convergence, qui n'a de cesse de dénoncer les abus de Lavalas, n'a point soufflé mot ni sur les zones franches ni sur la répression et les crimes à Guacimal. Les intérêts supérieurs du néolibéralisme agitent le bras armé de Lavalas tandis qu'ils rendent muets les leaders de la Convergence. S'il fallait un exemple pour montrer la connivence qui existe entre les deux protagonistes de la «crise», il est tout trouvé. En résumé le régime Lavalas a carte blanche, semble-t-il, dès qu'il agit au profit de la finance internationale et aux dépens des masses populaires. Comme nous le disons plus haut en d'autres termes, l'affaire Guacimal marque le franchissement d'un nouveau seuil par Lavalas, qui a opté ainsi décisivement pour les menaces, la répression, etc. pour se maintenir au pouvoir. Le peuple haïtien n'est plus dupe non plus que ce fourre-tout gouvernemental corrompu ne saurait oeuvrer à son progrès. Et au stade actuel, la répression ne le fera pas reculer dans la poursuite de ses revendications de «Justice, Transparence et Participation» qui ont disparu même du discours des dirigeants Lavalas.