Mme Eudes St. Preux Craan
Ministre des Affaires Sociales
En ses bureaux.
Madame la Ministre,
Le 17 avril 2003, « Le Moniteur », journal officiel de la République d’Haïti, reproduisait la «Loi fixant à soixante–dix (70) gourdes par journée de huit (8) heures de travail, le salaire minimum à payer dans le pays dans les Etablissements Industriels Commerciaux et Agricoles ».
Dans une analyse parue dans notre dernier document : « Pozisyon Batay Ouvriye sou sitiyasyon peyi a », en février 2003, nous montrions combien le salaire minimum de 70 gourdes représente une cruelle farce, une gifle lancée au visage des travailleurs haïtiens par le gouvernement lavalas. L’article 137 du Code du Travail stipule que ce salaire minimum « … sera périodiquement ajusté en fonction des variations du coût de la vie ou toutes les fois que l’indice officiel de l’inflation fixé par l’Institut Haïtien de Statistiques et d’Informatique accuse une augmentation d’au moins dix pour cent (10 %) sur une période d’une année fiscale ». En respectant ce prescrit à la lettre, un calcul scrupuleux de ce que devrait représenter aujourd’hui le montant d’un tel salaire par rapport à l’inflation galopante qui sévit depuis 1995 (dernière date à laquelle avait été fixé le salaire minimum) produit un ajustement (non point une ‘augmentation’, comme le laissent tendancieusement penser les dirigeants) de sept fois et demie (7.5) la valeur de 1995, soit deux cent soixante dix (270) gourdes. Et la prise en considération des fluctuations constantes de la dépréciation monétaire (les prix ayant atteint un sommet ne redescendant jamais) produit un chiffre prévisionnel minimum de trois cent (300) gourdes. Pourtant, là encore, il ne s’agirait que d’ajustement ! Car effectivement, la spécialisation grandissante de la classe ouvrière haïtienne par rapport aux débuts de la sous-traitance, par exemple, s’ajoutant aux nouveaux besoins apparus en rapport avec la détérioration générale des conditions de vie, impose l’envisagement d’une réelle augmentation. Il s’agirait alors d’au moins trois cent cinquante (350) à quatre cent (400) gourdes !
Les représentants de la bourgeoisie crient au scandale (certains ont déjà bondi face aux misérables soixante-dix gourdes annoncées) arguant que la force de travail étant une marchandise comme toute autre, l’octroi d’un tel salaire rejaillira immédiatement sur tous les autres coûts… En omettant, sadiquement, de remarquer que c’est précisément parce que tous les autres prix ont déjà augmenté radicalement que celui de la force de travail doit nécessairement suivre de même.
Mais, comme le gouvernement lavalas l’a déjà rendu manifeste pour tous, son rôle, effectivement, se résume à reproduire, organiser et satisfaire la bourgeoisie, nationale comme internationale, tout en s’emplissant les poches à tous les niveaux de l’État. Cette loi ratifie donc le sacrifice des travailleurs haïtiens à l’autel du profit illimité et parfaitement encouragé qui occupe tous les affairistes du moment. Mais, encore, elle paraît uniquement dans le journal officiel, si rare, dès lors carrément hors de portée des ouvriers quels qu’ils soient. Pas une annonce haute et claire, pas un mot ! Pis, deux mois plus tard, ni les bureaux régionaux, ni même l’office centrale du Ministère des Affaires Sociales n’étaient au courant de la promulgation de cette loi, ni ne possédaient un exemplaire de ce numéro 29 de la 158e année du journal « Le Moniteur » ! Nous avons dû nous-mêmes, incrédules qu’ils étaient (ou prétendaient l’être), le leur procurer !
Ce jeu conscient de cache-cache favorise énormément la non application de cette loi. Car, si ce salaire était déjà octroyé dans certaines usines, elle était loin de l’être dans la plupart des autres où, de plus, le report permanent de l’ajustement par les patrons est coutume. En témoigne le cas de l’hôtel Beck, au Cap-Haïtien, où le propriétaire, Allemand d’origine, prolonge indéfiniment les négociations avec les travailleurs, sous prétexte qu’il n’était pas au courant, niant également la possibilité qu’en fin de compte, sa reconnaissance ( ?) de la loi fonctionnerait rétroactivement. Au parc industriel de Port-au-Prince, aux usines 34, 41, 42, toutes appartenant à des Coréens installés au pays, plusieurs ouvriers ont été molestés par la police parce qu’ils exigeaient cet ajustement. Le cas le plus étonnant demeure celui de l’usine de la Brasserie Nationale dans sa filiale du nord, la Branor, où des ouvriers ont été sévèrement battus, arrêtés par des policiers de l’UDMO appelés par la direction départementale de cette usine, puis relâchés sans accusation ni jugement, pour avoir, le 22 avril, exigé que soit respectée la loi sur le nouveau salaire minimum. Rappelons que la loi a été donnée au palais national le 14 avril et publiée le 17 suivant. Michaël Madsen, de la famille des consuls honoraires du Danemark, propriétaire de la Brasserie Nationale, en réponse à l’enquête de la Plate-forme des droits de l’homme (Nouvelliste du 2 juin 2003), se défend des accusations (Nouvelliste du 9 juin 2003). Mais se garde bien de préciser que les évènements (différemment présentés par les deux articles) datent du 22 avril, c’est-à-dire après la promulgation de la loi. Indépendamment donc de l’arrêt de travail provoqué par la protestation, celle-ci devient automatiquement justifiée, la loi étant déjà en vigueur et la Branor illégale : ce serait en effet à cette compagnie de s’aligner immédiatement sur la loi promulguée, sans que les ouvriers n’aient à en exiger le respect … minimum. Michaël Madsen omet volontairement aussi de retourner sur le fait, dévoilé par la POHDH, que, quelques semaines auparavant, vingt-cinq ouvriers avaient été révoqués (sans aucune prestation légale !) encore à cause de la simple demande d’ajustement du salaire de 36 gourdes journaliers payés qui ne permet nullement, convenons-en, de vivre, voire de soutenir des familles. Ou encore, corrélativement, que les fonctionnaires des Affaires Sociales des lieux avouent se plaindre de la direction de cette usine qui enfreint invariablement les lois haïtiennes (voir témoignage de M. Luckner Marie Anjou, responsable du bureau du travail du nord, au rapport de la POHDH). Monsieur Madsen termine drastiquement son mot adressé au directeur du Nouvelliste en ces termes : « Je ne souhaite pas revenir sur cette affaire en aucune manière… » ! Corollaire logique : jusqu’à la date de l’article de Michael Madsen, les ouvriers de la Branor n’ont toujours pas bénéficié des 70 gourdes exigées par la loi ! Et, profitant du message clair lancé par l’Etat qui se refuse ostensiblement à faire respecter la loi à l’intérieur des établissements, les patrons et leurs sous-fifres d’employés pourchassent actuellement les ouvriers de la Branor, les injuriant, les humiliant et les traitant des noms les plus dégradants !
Le fait pour nous d’avoir systématiquement relevé les différentes nationalités des protagonistes établis du Capital en Haïti, ne témoigne nullement d’une xénophobie mal placée. Au contraire, notre objectif par là est de dénoncer ce nationalisme de mauvais aloi, « grenn mango », absolument passéiste et creux qu’avance sans cesse, en pleine veille de 2004, le gouvernement lavalas. Les évènements de Guacimal sont encore là, une fois de plus, pour témoigner de combien, en tout conflit travailleur Haïtien - patrons étrangers, ces derniers ont la haute main. Même quand il s’agit du Consul honoraire de France, M. Jacques Novella, colon sanguinaire s’il en est, qui avait alors fait acquisition des terres des paysans pour établir la plantation d’oranges amères à destination de la multinationale multimillionnaire Cointreau. Députés, délégués départementaux, magistrats, responsables du ministère de l’intérieur … tous y passèrent, en plaidoiries antinationales et ‘enquêtes’ mensongères pour donner raison aux intérêts de la multinationale, allant même jusqu’à affubler les travailleurs ne réclamant que leurs droits qui leur sont en ce pays systématiquement refusés, de « terroristes » et arguer que le gouvernement actuel était là « …pour défendre les terres des diplomates » !
La promulgation en catimini de la loi portant sur le salaire minimum, essentielle au quotidien des travailleurs et du peuple haïtien en général (le salaire, même de misère, se répartit largement dans la population pauvre) prouve donc combien ce geste n’est qu’un trompe l’œil. D’ailleurs, la plupart des patrons ont immédiatement réagi en augmentant systématiquement les cadences de travail et/ou procédant à des révocations en masse. Inutile d’évoquer une quelconque possibilité pour les ouvriers de protester, voire d’exiger que soit appliquée la loi, la répression anti-syndicale, tel un tranchoir, s’activant alors automatiquement et l’action policière immédiate et brutale accompagne au besoin.
Cet état de fait, cette haine si prononcée qu’affiche la bourgeoisie, confirme son leitmotiv, celui de l’ «avantage comparatif d’Haïti » - sa « main-d’œuvre à bon marché » qui, en clair, signifie la permanence des salaires de misère, ainsi que la pauvreté la plus abjecte et généralisée du peuple ( pour qu’à tout moment, tous soient disposés à accepter le salaire le plus dérisoire… ) avec, enfin, une répression policière prompte et féroce, garante de toute la logique de ce génocide moderne.
Devant un tel état de fait, l’établissement d’un nouveau salaire minimum devrait non seulement s’accompagner d’une divulgation vaste et intensive de la loi en question, mais aussi d’une constante inspection rigoureuse du ministère responsable (les Affaires Sociales) afin d’en assurer l’application stricte. Application de la nouvelle paye mais aussi inspection journalière pour dénoncer et sanctionner toute attitude antisyndicale (et, par là, parfaitement illégale) des patrons qui, pour l’instant, jouissent d’une impunité indécente. Permettez-nous de vous rappeler, Madame, que la faiblesse administrative des responsables du Ministère des Affaires Sociales ne saurait aucunement autoriser la perte des droits des travailleurs.
Car c’est à l’impunité bourgeoise qu’il s’agit, en fait, de faire échec ! Ou, serait-ce que le gouvernement travaille à établir en norme, cette tare sociale, nouvelle essence d’un Code Noir actualisé, pierre d’achoppement d’une construction cynique et meurtrière s’apprêtant, à nouveau, à réduire en esclavage un peuple qui s’y était libéré de manière si extraordinaire ? On s’interrogerait, alors, sur la nomination au poste de Secrétaire d’État du Travail, d’un chef de police ( !) de surcroît décrié !
À l’orée de ces deux cents ans d’indépendance, le profond et seul réel acte d’avancement, ne serait-il pas d’œuvrer à l’anéantissement définitif de l’impunité bourgeoise, étrangère comme nationale, celle qui n’a d’autre bannière que le profit maximum, sans limite aucune, dans la sueur et le sang des travailleurs haïtiens ?
Veuillez recevoir, Madame, nos salutations respectueuses,
Pour BATAY OUVRIYE :
Yannick Etienne
Cc : M. Yvon Neptune, Premier Ministre
Organes de la presse nationale et internationale
Plateforme des Organismes Haitiens de Défense des Droits Humains (POHDH)