À la réintégration des premiers 34 ouvriers arbitrairement révoqués de la première zone franche d’Haïti, la Compagnie de Développement Industriel (CODEVI), le syndicat pris de suite une grande ampleur : près de 400 travailleurs y adhéraient. Mais, sans tarder et malgré avoir supposément accepté de négocier des revendications ponctuelles et globales, la direction de l’entreprise Grupo M non seulement tournait en dérision ses réunions de discussion mais, dans un sursaut incalculé, révoquait à nouveau - cette fois-ci en masse - la plupart des ouvriers syndiqués. Toute une période de mobilisation s’ensuivit, nationale comme internationale, où la direction ne fit jamais ni plus ni moins que de réprimer. Soit directement par les exactions de l’armée dominicaine toujours sur les lieux et, fidèle à ses principes, remplissant le rôle qui lui était demandé, soit par intimidation allant jusqu’à des révocations pures et simples. Entre temps, de douteux vaccins étaient administrés à l’ensemble des travailleurs. Ces derniers ayant subi de graves problèmes, une délégation de médecins se rendit sur le terrain faire une investigation. En marge des contradictions rencontrées (dates qui ne concordent pas, nombre de flacons de la dite potion : un déclare la direction, deux certifie le médecin qui lui-même a donné les injections - !! … - impossibilité pour la direction de donner des échantillons du ‘vaccin’…) toujours est-il qu’il est cependant certain que ces injections n’ont pas été administrées par le ministère de la Santé Publique, ni sous sa supervision comme l’exige la loi, ni même en sa connaissance ! Autant donc de faits qui compliquaient fortement la situation du Grupo M et de ses alliés.
Pour chercher à se protéger et à tromper le monde, F. Capellán entamait une campagne mensongère sur les médias dominicains qui lui sont acquis, relayé en Haïti par ses alliés de l’Association des Industriels Haïtiens (ADIH) dont, paraît-il, il est membre (sic) et soutenu par une singulière absence (complicité ?) de l’Etat, plus particulièrement du gouvernement et ses ministères responsables, notam¬ment celui du Commerce et de l’Industrie auquel revient la présidence du Conseil National des Zones Franches. Mais la vérité s’étala obligatoirement au grand jour à partir des enquêtes et révélations d’une délégation interministérielle qui enfin se rendit sur place, mais surtout grâce à la prise de position de lun de ses membres qui ouvertement déclara illégales et abusives les révocations. Ceci infléchit d’abord la Banque Mondiale mais surtout les firmes commanditaires (Levi Strauss et Sarah Lee), qui firent donc comprendre au Grupo M qu’il ferait mieux de signer un accord de réintégration des ouvriers révoqués. Ce qu’il fit, non sans avoir essayé d’allonger indéfiniment le processus.
C’est par l’intermédiaire de médiateurs que les discussions devraient se faire. Là encore, la direction de la Codevi, ses alliés d’Haïti et la Banque Mondiale profitèrent pour à nouveau truquer le jeu, les dilatoires opérés servant juteusement aux profits car, sans aucun contrôle, la direction ne faisait que monter indéfiniment les tarifs sans réellement augmenter les salaires. Cette pratique ne s’arrêta qu’aux cris des ouvriers qui n’en pouvaient plus. Entre temps également la direction de la Codevi essaya de mettre sur pied un syndicat jaune, cherchant à réitérer ici ses pratiques courantes en République Dominicaine où les ouvriers ne savent plus que faire devant l’exploitation, les exactions et la domination éhontée du Grupo M. Encore une fois il fallut faire face à ces manoeuvres déloyales.
Finalement, dans cette atmosphère totalement déloyale et d’impunité patronale flagrante, le principe de médiateurs binationaux fut admis. Mais quand nous proposâmes notre choix, celui-ci fut rejeté non seulement sans l’ombre d’une justification mais encore tout à fait cavalièrement, M. Constantine de la Banque Mondiale allant jusqu’à penser vouloir lui-même nous suggérer des noms !
Aujourd’hui, à notre incitation (les ouvriers, devant les pressions quotidiennes qu’ils subissent à l’usine, réclament à grands cris le retour du syndicat !), des rencontres ont lieu entre la direction de la Codevi et le syndicat accompagné de représentants de l’Inter Syndicale Premier Mai Batay Ouvriye à laquelle il est affilié. Pour le moment, elles reposent spécifiquement sur la présentation et l’acceptation des médiateurs. Malgré le rejet inconsidéré et injustifié de notre première proposition, nous en présentons actuellement une deuxième, il s’agit de M. Elie Jean, ancien Directeur Général du ministère des Affaires Sociales, actuellement retraité.
Il faut dire qu’entre temps, le Grupo M s’est donné l’occasion de faire bastonner d’importance un garde haïtien qui n’avait d’autre culpabilité que de s’être rendu compte du vol de bestiaux qu’opéraient les soldats dominicains cantonnés à la zone franche. Le gouvernement, naturellement, ne dit mot. De même, des pasteurs protestants ayant entrée et sortie constante à la zone franche (?!) prêchent quotidiennement à leur église que si le Grupo M n’a pas encore développé entièrement Ouanaminthe, c’est à cause du syndicat ! Un tel détour ne nous étonne pas de la part de ces capitalistes dominicains, comme ne nous surprend pas non plus le bas niveau relayé par les pasteurs haïtiens ou encore la fausse générosité du Grupo M distribuant jeans et t-shirts au logo de la compagnie à qui le veut, suite au cyclone Jeanne… Également, les révocations ne se sont jamais arrêtées, pendant que les pressions à l’usine continuent de plus belle, pour une exploitation toujours sans limite et sans vergogne : un « esclavage » s’exclament déjà les ouvriers !
De leur côté, les bourgeois haïtiens, qui ont tout intérêt à ce développement qui leur sert concrètement, ne sont pas non plus en reste. En effet, non contents d’avoir toujours appuyé les pires exactions du Grupo M, non contents d’avoir essayé d’avaliser toutes les illégalités de ce dernier, mais, encore, récemment, à une foire à Indianapolis, leurs représentants ‘vendaient’ la main d’œuvre du pays au plus offrant, et encore à un prix inférieur au salaire minimum en vigueur (US$ 1.62 au lieu de US$ 1.92, au moins) ! Garantissant de surcroît une main d’œuvre docile et, de là, des rapports sociaux « excellents » ! Que complotent ces bourgeois ? Un ‘package’ où la répression serait donc ainsi implicitement incluse ? Une prochaine dévaluation de la gourde ? Une prochaine baisse du salaire minimum ??! Il n’est que d’attendre, le gouvernement en place n’étant qu’un comité à leur service à preuve le deuxième rapport d’enquête du Ministère des Affaires Sociales dont la divulgation est bloquée par des forces obscures.
Et s’organiser en conséquence. Car, face à toutes ces manœuvres, la résistance se poursuit, se rendant parfaitement compte que le cas de la zone franche Codevi de Ouanaminthe assume déjà sa portée globale, exemplaire pour les travailleurs au niveau international. L’organisation se renforce, le travail permanent d’échanges et d’avancement collectif de même (séminaires, Bulletins # 1 et 2 du Sokowa…). Au niveau national, la situation des travailleurs est citée comme exemple de l’utilité de l’organisation syndicale, surtout en ces temps de démystification des centrales jaunes. Le cas a été présenté et débattu au Forum Social des Amériques, à Quito, en septembre dernier et le sera à nouveau la semaine prochaine au Forum Social Européen, à Londres.
Batay Ouvriye continue, par conséquent, à dénoncer les furieuses manœuvres basses et dissimulées du Grupo M sous couvert de sérénité, sagesse et modération affichées à l’intention de ses financiers et clients. Et appelle au renforcement de la solidarité combative de tous ceux concernés.