Les relations Haïtiano-Dominicaines ont déjà été discutées à maintes reprises dans divers rencontres, débats ou colloques progressistes. Mais c’est toujours sous l’angle « pays », «Etat ». Et, le plus souvent, la responsabilité de l’Etat Dominicain est la seule envisagée dans les souffrances infligée aux émigrants haïtiens. Il est vrai que l’Etat Dominicain joue un grand rôle dans la répression qui s’abat sur les émigrants haïtiens. Mais tout cela est la conséquence d’une politique, l’expression, fort brutale, il est vrai, mais expression d’une pratique se réalisant en défense d’intérêts bien spécifiques. Et ces intérêts existent des deux côtés de la frontière. Donc, pour comprendre les mécanismes qu’ils appliquent, il faut d’abord bien identifier ces intérêts et pourquoi ce sont précisément ces mécanismes qui sont appliqués. En même temps, aussi, nous devons déloger le problème à sa racine.
La plupart, si ce n’est tous les émigrés haïtiens sont des travailleurs prolétarisés n’ayant que leur force de travail à offrir. Directement, nous voyons qu’il s’agit d’un problème dont l’origine se trouve EN HAÏTI : comment ont-ils pu perdre tous leurs moyens de production ? Comme on le sait fort bien, c’est par la dépossession (la première grande vague de dépossession eu lieu lors de l’occupation américaine en 1915), c’est par le vol incessant des terres des petits fermiers par les grands propriétaires fonciers, leur domination, leur exploitation, c’est par le crédit usuraire, c’est dans le cadre d’un Code Rural et une justice de classe existants pour anéantir les travailleurs, c’est sous une répression implacable… que tout le milieu rural se décompose davantage chaque jour. Ainsi, le premier vrai responsable de la situation des émigrants haïtiens est le système archaïque de métayage qui détruit la petite paysannerie et appuyé constamment par tous les gouvernements jusqu’aujourd’hui.
Les gouvernements haïtiens appuient toujours la destruction du milieu rural pour plusieurs raisons. La première, c’est pour que les propriétaires fonciers, qu’ils représentent également, puissent seuls trouver une existence à force d’exploiter et de voler les travailleurs jusqu’au sang. La seconde, c’est pour que les capitalistes des villes puissent trouver, grâce à l’émigration qui suit, une main d’œuvre pour leurs usines. La troisième, c’est parce que cette main d’œuvre doit être pléthorique pour réduire ainsi le salaire au maximum. La quatrième, c’est pour que cette armée de réserve soit également disponible pour alimenter les autres centres industriels de la région. La cinquième, c’est pour que le gouvernement haïtien puisse profiter de cette dernière situation pour en tirer bénéfice (contrats inter- étatiques sur la vente de la force de travail haïtienne).
Mais, pourquoi, arrivés aux autres centres capitalistes, en particulier la République Dominicaine, le processus se réalise-t-il avec autant de violence ? C’est parce que les capitalistes ont nécessairement besoin que cette main d’œuvre soit illégale pour pouvoir les dominer et ainsi les exploiter à outrance. Grâce à une pression incessante (déportations, déportations violentes, menaces permanentes de déportation… massacres), grâce à cette pression permanente partout et toujours, les salaires peuvent rester très bas et les conditions de travail leur coûtent un minimum. En effet, c’est avec les travailleurs réduits presque à l’esclavage que le système fonctionne le mieux. Mais, d’un autre côté, cette situation des travailleurs en République Dominicaine profite également aux capitalistes haïtiens, vu que la répression générale agit aussi sur les salaires en Haïti. C’est la main d’œuvre haïtienne en général qui doit être une marchandise à très bon marché. Et, dans le cadre de cette logique qu’ils créent et entretiennent, tout d’abord, les capitalistes des deux pays, ainsi que les deux Etats qui les représentent, s’entendent parfaitement (mis à part des simulacres de protestations ou de légères rectifications) et, ensuite, tous les moyens sont bons, bénéfiques pour le développement du capitalisme de la région en général.
C’est dans le contexte de cette nécessité d’exploitation maximum que nous retrouvons la nécessité d’une domination générale, elle aussi maximum. D’où, une domination également culturelle : des femmes, des enfants, arrivant jusqu’à refuser d’appliquer la loi dominicaine qui stipule que tout enfant né sur son territoire jouit des bénéfices de citoyenneté. Toutes ceci résultant de la mise sur pied de l’exploitation maximum comme objectif.
D’un autre côté, à partir de l’équilibre du taux de profit global, la domination des travailleurs haïtiens sert aussi à baisser les salaires des travailleurs dominicains. C’est dans le contexte de la domination globale des travailleurs que le capitaliste dominicain peut arriver à exploiter le travailleur dominicain davantage encore. Pour cela, les gouvernements dominicains, en plus de réprimer avec fracas les travailleurs dominicains directement, profitent pour diviser les travailleurs dominicains des haïtiens, grâce à diverses formes de propagande, ouvertement racistes quand les gouvernements les plus réactionnaires sont au pouvoir (tel celui de Balaguer), ou avec des analyses où ils font croire à l’envahissement des Haïtiens ou encore qu’Haïti est un pays « arriéré » que la « communauté internationale » devrait venir « débloquer » (comme nous l’avons entendu récemment avec le gouvernement Fernandez, repris directement par celui de Mejía).
Dans cette situation globale qui, comme nous le voyons clairement, a ses racines, ses bases fondamentales, dans l’exploitation capitaliste, toute lutte progressiste se trouve en face d’un bloc. A BATAY OUVRIYE, nous pensons que toute lutte qui se mène pour dénoncer et chercher à dépasser cette situation extrême, est juste, car toute lutte menée contre la réaction, est toujours juste. Mais nous pensons qu’il y a divers autres paramètres également importants à considérer au plus haut point :
• Premièrement, les concepts « réactionnaires » / « progressistes » sont dynamiques. Le plus une situation évolue, le plus une analyse se clarifie, c’est d’autant plus les progressistes doivent avancer et prendre des positions plus avancées, parce que les réactionnaires, eux aussi, se radicalisent. C’est l’antagonisme qui évolue. A ce moment, si les progressistes restent sur la même position, si leurs luttes restent mêmes, en réalité, ils reculeront et leurs pratiques seront de moins en moins efficaces, de moins en moins justes. Donc, strictement parlant : ils ne seront plus progressistes.
• Actuellement, la situation exige que nous attaquions le problème à sa racine car en soi, elle s’est clarifiée davantage. Aujourd’hui nous devons comprendre clairement que nous sommes en face de capitalistes sur les deux côtés qui s’entendent de plus en plus, qui s’entendent pour exploiter les travailleurs des deux pays sans limitation et qui sont disposés à forcer l’Etat où ils se trouvent à appliquer des mécanismes sanguinaires qu’il appuient sans réserve. Des capitalistes qui signent accords sur accords avec des gouvernements les appuyant à cent pour cent.
• La situation des travailleurs haïtiens en République Dominicaine est celle des travailleurs en général, et toute lutte (culturelle, de genre, sur la problématique des enfants, ou autre) qui, de manière combative, cherche à faire face à la domination des exploiteurs, doit clairement poser ce cadre global les incluant toutes.
• Toute lutte ponctuelle qui se mène doit, par conséquent, articuler, prendre racine et se centraliser autour de la lutte des travailleurs en tant que telle, en partant de la brutale destruction de leurs lieux d’origine (la paysannerie haïtienne), le processus déshumanisant de migration, pour arriver jusqu’à l’atrocité infligée aux travailleurs haïtiens en République Dominicaine, en tant que ouvriers.
• Ces luttes doivent être clairement dirigées contre les exploiteurs de tous types des deux pays, ainsi que contre les deux Etats réactionnaires les orchestrant.